UNE SEMAINE EN HAÏTI
Par Fabienne Dubeau (Novembre 2002)

SAMEDI 11 MAI 2002
C’est le cœur battant et les bras étirés par 80 kilos de bagage que je passe la porte des départs de l’aéroport de Dorval en ce samedi frais (12 degrés!) du mois de mai. J’ai encore du mal à réaliser que je vais vivre un rêve qui a commencé en février 2000, alors que nous débutions nos démarches d’adoption et qui s’est soudainement concrétisé le mardi précédent, avec l’appel de Ginette Gauvreau qui me demande si je veux l’accompagner en Haïti le samedi suivant. « Pour un aller-retour? ». « Pour la semaine! ».
Je ne réfléchis pas longtemps, appelle pour la forme Jacques qui ne répond pas sur son cellulaire et rappelle tout de suite Ginette avant qu’elle change d’idée, pour lui faire part de ma décision. Je raccroche, surexcitée, arrivant à peine à croire à ce qui m’attend dans 4 jours, et surtout, la tête soudain tournoyante de tout ce qu’il me faut préparer d’ici là : valises, vêtements pour les enfants des orphelinats, repas et lunchs à congeler pour la semaine, vaccins, cadeaux pour là-bas… De plus, Ginette ayant vaguement émis la possibilité de rencontrer la mère de Magali, je me creuse la tête pour trouver quoi apporter pour elle, en plus des photos, bien sûr. Finalement, je me décide pour une petite croix et une chainette que Magali a recues à son baptême et que je lui fais embrasser en lui disant que je les donnerai à sa maman en Haïti.
Jacques n’est pas très heureux quand il apprend mon départ, plus inquiet de me savoir là-bas pendant une semaine que de rester seul avec les enfants pendant ce temps, et, appuyé en cela par tous les membres de la famille informés avant ou après mon départ, trouvant que « ce n’est pas raisonnable pour une mère de 5 enfants de faire un voyage comme cà ». Mais la mère de 5 enfants n’en démord pas, après tout si Magali et des centaines d’autres enfants font le bonheur de tant de familles québécoises, c’est bien grâce à ces femmes bénévoles qui font ce voyage depuis tant d’années, parfois plusieurs fois par année… Et, à force de parler d’Haïti, de se battre pour les enfants là-bas, il est temps que je sache de quoi je parle! Et de toute façon, je n’ai jamais été très raisonnable et je lui parle depuis 20 mois de ce futur voyage maintenant si proche, il ne devrait pas être surpris!
Finalement, 4 jours et quelques maux de tête plus tard, les plats sont dans le congélateur, le mari est (un peu) calmé, les cadeaux, vêtements, dons, etc. bien écrasés dans deux poches de l’armée (pesant, balance à l’appui, 60 et 66 livres respectivement, ouf, cà va, j’ai droit à 80 livres environ!), le sac à dos contient l’essentiel du parfait journaliste (appareils-photos digital et 35mm, enregistreuse, carnet et crayons) ainsi que le kit de survie obligatoire (gravols pour dormir, tylénol extra-fort, bouchons pour les oreilles, trousse de toilette, vêtements de rechange, immodium, etc…), le passeport a été vérifié 100 fois (mais où est-il passé encore???) et me voilà devant le kiosque d’Air Canada, prête pour l’aventure!
Ginette et son fils arrivent, cachés derrière des montagnes de sacs et de boites dont le contenu servira, entre autres, à meubler le nouvel orphelinat, à habiller, soigner et gâter les enfants et à agrémenter le nouvel appartement qui accueillera les voyageuses pendant la semaine. Nous pesons les bagages, pas d’inquiétude, j’ai 15 à 20 livres de moins que le poids autorisé.
Oups, catastrophe, la balance de l’aéroport indique plutôt une dizaine de livres de trop (pour mon usage personnel, je préfère la balance de la maison, mais dans le cas des bagages c’est plutôt embêtant!). Nous redistribuons les vêtements en trop dans d’autres valises, moi bafouillant et m’excusant pour le trouble (cà commence bien!) et Ginette toujours zen et efficace…
Passage aux rayons-X. Bingo! Je fais retentir toutes les alarmes, autant mon petit moi-même que mes bagages de cabine. Grrrrrr… Rien de suspect dans mes poches, mais il faut que je vide mon sac et que je prouve que mes appareils électroniques ne sont pas des bazookas déguisés. Quant à mes dangereux ciseaux à ongles (pour enfants, à bouts ronds!!), on me demande de retourner les enregistrer etc… Gardez-les, je ne recommence pas ce cirque!
Enfin, nous n’avons plus qu’à trainer dans les boutiques hors-taxes et à dépenser quelques sous pour des derniers cadeaux (parfums et chocolats pour Yolette). Puis c’est l’embarquement. Après avoir demandé à un aimable monsieur de se déplacer (deux fois!), je suis finalement assise à côté de Joan et Chantal qui reviendront toutes les deux sur le vol de retour, accompagnées de leurs nouveaux enfants! Pour Joan, c’est son baptême de l’air mais nous sommes toutes les trois assez relax, considérant ce qui nous attend au bout du voyage!
Voyage sans histoires. Peu avant l’arrivée à Port-au-Prince, Ginette m’informe qu’à l’arrivée, Brigitte et elle accompagneront Joan et Chantal dans le terminal des départs pour rencontrer leurs enfants et les remettre sur l’avion de retour et que je n’aurai qu’à trouver des chariots et récupérer les bagages. Sur le coup, je panique légèrement (très légèrement) « simplement trouver des chariots et récupérer les bagages! Dans un aéroport inconnu, dans un monde inconnu??? », mais je me raisonne assez vite, et mon cœur a presque retrouvé son rythme normal quand nous débarquons de l’avion et marchons (très vite) vers le terminal. Ginette disparaît avec les autres et je reste avec Georges et Sylvie, un couple qui vient chercher leur fille et qui restera pour la semaine.
Il y a foule mais ce n’est pas énervant. Je localise l’endroit où l’on loue des chariots, j’en emprunte 3 et nous essayons de reconnaître nos nombreux sacs parmi tous ceux qui défilent devant nous. Ce n’est pas chose facile mais, finalement après quelques erreurs et l’emprunt de 2 autres chariots (que de bagages!), nous arrivons à tout récupérer. Il fait très chaud, c’est étouffant mais je suis tellement heureuse d’être sur le sol haïtien que cà ne me dérange pas du tout. Je pense à Joan et Chantal qui doivent avoir rencontré leurs petits trésors (ah quelle déception de ne pas avoir pu assister à la rencontre!) et je croise les doigts mentalement pour que tout se passe bien. Enfin, une heure plus tard, Ginette revient, tout a bien été et les nouvelles mamans sont dans l’avion avec leur progéniture. Ginette regarde la montagne de bagages d’un air découragé, nous avertit que nous allons forcément nous faire fouiller et nous annonce que nous venons nous installer en Haïti avec nos jumeaux et que c’est du matériel pour notre nouvelle maison que nous transportons. Bien sûr. Nous prenons notre air le plus dégagé pendant que Ginette débite son histoire à toute allure au douanier effaré qui, n’ayant rien compris, décide de nous laisser passer, ce que nous faisons très très rapidement. Et nous nous retrouvons dehors. Dans la jungle.
C’est l’assaut des porteurs, des chauffeurs, des mendiants, et du reste. Ginette nous présente Ricardo, nous annonce qu’il s’occupera de nous et disparaît vers le bureau de location d’autos. On tire sur nos manches, nos bras, nos valises, nos chariots, de tous bords, tous côtés, c’est la ruée, mais nous suivons tant bien que mal Ricardo qui, comme un destrier, pourfend la foule et semble savoir où il va (pas nous!). . Il fait chaud, j’essaie de ne pas perdre des yeux Ricardo, les valises, mon sac et Georges et Sylvie, en faisant semblant de ne pas voir ni entendre les millions de demandes autour de moi. Ricardo désigne quelques porteurs pour transporter nos bagages dans un pick-up stationné en double file pas loin et le travail se fait. Il y a tellement de monde autour de nous que je n’arrive pas à savoir qui est officiellement autorisé à transporter les sacs et ceux qui resquillent. J’essaie juste de garder un œil sur la destination de chaque sac qui disparaît des chariots et, miraculeusement, tout finit par aboutir dans le pick-up officiel, qui est rempli à craquer. Un autre homme est choisi pour se tenir debout à l’arrière du pick-up en attendant que Ginette revienne et jusqu’à destination et Ricardo embarquera à côté du chauffeur pour vérifier qu’il ne s’envolera pas avec les bagages.
Puis, nous rejoignons Ginette dans le bureau de location, ouf, il n’y a presque personne, nous pouvons souffler un peu. Et même beaucoup… Je regarde avec convoitise la bouteille d’eau que Sylvie a sortie de son sac et à laquelle Georges et elle s’abreuvent. Elle s’en apercoit et m’en propose, en s’excusant des microbes. C’est bien la dernière de mes préoccupations dans ce four! Aaaah, que cà fait du bien… Nous attendons un long moment que l’auto soit prête, enfin, nous pouvons nous asseoir dans notre véhicule. Innocemment, je baisse la vitre (ben quoi, fait chaud!), aussitôt, d’un air horrifié, Ricardo me dit de la remonter et me dit de barrer ma porte (ah, compris. Petit frisson.), puis il rejoint le chauffeur du pick-up pendant que Ginette se place derrière. Et c’est le départ de l’aéroport et le début du rodéo dans Port-au-Prince. C’est très intéressant. En arrivant en avion, au-dessus d’Haïti, nous avons pu admirer les mornes, bordés par une mer turquoise, magnifique. En contrepartie, la ville de Port-au-Prince est sale, les constructions semblent toujours inachevées, c’est populeux, cahotique.. Mais les taps-taps, c’est quelque chose à voir, un poème de couleurs et de noms, une vraie merveille!

Nous montons sans arrêt, on suit un long boulevard dans Delmas, il y a des vendeurs partout le long des trottoirs, aussi nombreux que les nids-de-poule dans les rues (dont il ne faut pas essayer de connaître le nom!), les stops et les lumières sont quasi-inexistants et peu respectés. Chaque fois que nous arrêtons, il y a des adultes ou des enfants qui cognent aux fenêtres pour nous proposer quelque chose, l’auto fait un drôle de bruit, bref, bienvenue en Haïti! Oups, le pick-up devant nous prend un mauvais tournant, Ginette klaxonne, on s’arrête pour éclaircir le malentendu (non, nous n’allons pas tout de suite à l’appartement, nous allons d’abord au Kinam!), le chauffeur ne voit aucun problème à faire demi-tour sauf… que son réservoir d’essence est vide. Nous le laissons se débrouiller avec Ricardo et nous arrivons finalement à l’hôtel Kinam. Enregistrement de Georges et Sylvie (« réservation? Quelle réservation? »), puis le pick-up arrive avec les bagages et c’est le tri des bagages : ceux de Georges et Sylvie, ceux pour l’appartement, pour Yolette, pour Sœur Véronique, pour Mirlande, les nôtres…

Enfin, Georges et Sylvie peuvent se retirer dans leur chambre, face à la piscine et adjacente à la rue (ils savoureront cet emplacement toute la nuit suivante, la musique tonitruante d’une fête proche les empêchant – ou leur permettant? – de profiter de leur première nuit en Haïti…). Ginette devant aller voir Yolette, je rejoins Georges et Sylvie et, après leur installation, nous savourons un premier souper délicieux au restaurant de l’hôtel.
Et c'est pendant ce souper que Georges et Sylvie découvriront leur nouveau trésor, puisque Ginette arrive au beau milieu avec... leur petite fille, Simone, 20 mois, dans les bras.
Les premiers moments sont très émouvants, la petite fille n'est pas rassurée, mais, tranquillement, bouchée de pain par bouchée de pain, elle accepte de s'asseoir sur les genoux de sa nouvelle maman, puis de son papa, très heureux. Cette première semaine ensemble ne sera pas de trop pour apprivoiser cette petite puce effarouchée! Puis, après le souper, chacun regagne ses pénates, je découvre l'appartement confortable loué par Soleil des Nations et son grand balcon qui surplombe, au premier plan, les demeures de bien nantis et, en arrière-plan, les bidonvilles... Dodo!


DIMANCHE 12 MAI
Nuit presque blanche à cause d’un coq qui cocoricote allègrement et régulièrement. Lever de soleil sur les bidonvilles « riches » en face (5h45).
Lever officiel à 8h00. Après le déjeuner de bagel et fromage, nous préparons les sacs, les cadeaux et les surprises pour les enfants et le personnel de la Maison de l’Espoir. Nous nous dirigeons ensuite vers la Maison de l’Espoir que je découvre pour la première fois, très émouvant quand on pense que Magali y a passé 4 mois… Il y a des enfants partout, plus ou moins habillés (plutôt moins que plus, les petites fesses à l’air sont nombreuses et il faut surveiller les flaques douteuses), plus ou moins propres, mais très souriants et curieux. C'est l'heure de la toilette. En attendant Yolette (qui arrivera à 12h45 au lieu du 11h30 prévu), je distribue sucettes, feuilles de couleur, crayons et collants. Tous les enfants (qui ne sont pas dans des chaises hautes, des lits ou à leur toilette, se dépêchent de s’installer autour des petites tables pour dessiner et les bonnes s’amusent à coller des petits autocollants partout sur les bébés. C’est très drôle. Les enfants plus vieux s’arrachent les dernières feuilles, les petits barbouillent allègrement sous l’œil attendri des bonnes qui ne résistent pas au plaisir de crayonner elles aussi.

D’autres enfants sont rassemblés sur la terrasse, soit dans des chaises hautes ou dans des sièges et Ginette fait la distribution de toutous, ce qu’ils semblent bien apprécier. Les enfants sont attachants et adorables. Certains semblent si petits et si fragiles, c’est terrifiant. Et les plus grandes sont craquantes, avec leurs yeux vifs et leur petit air à la fois timide et coquin. Je ne peux m’empêcher de m’imaginer les ramener avec moi, et l’image est loin d’être déplaisante!


Heureusement, j’ai glissé quelques barres énergétiques dans mon sac avant de partir, car je découvrirai pendant la semaine que Ginette ne s’arrête pas à de telles trivialités que sont les repas du midi. Seuls les enfants ont droit à des assiettes énormes, qu’ils dévorent jusqu’au dernier grain de riz! Alors je me cache honteusement pour dévorer une barre à moitié fondue mais ô combien appréciée… L’eau est une denrée rare aussi ainsi que je le découvre en demandant innocemment où je peux me laver les mains après avoir tenu un enfant à la couche débordante (curieux comme un tel accident qui m’aurait levé le cœur au Québec ne me dérange pas le moins du monde ici!). Une bonne sort pour aller (où?) chercher de l’eau dans un verre, et elle me verse tranquillement cette eau sur les mains au-dessus d’un bol. Je frotte le plus rapidement possible avant que le verre soit vide, et voilà! Et vive les petites serviettes désinfectantes que j’ai amenées…
Nous partons pour la nouvelle maison, conduites par Ricardo. Il est très gentil, Ricardo, et très efficace, mais, seigneur, qu’il conduit vite et, disons-le, sauvagement! Je n’ai eu peur « que » trois fois en Haïti : en avion, en auto, et une certaine nuit dont je parlerai plus tard. Je pensais avoir tout vu au Costa Rica et au Mexique, mais c’était pépère comparé à la conduite en Haïti. Passons.
Magnifique nouvelle maison, très très claire, de belles grandes pièces. C’est très agréable. Sauf qu’il n’y a pas d’eau. Et souvent pas d’électricité. Pour l’eau, ce devrait être réglé au plus tard la semaine prochaine. Pour l’électricité, il faudra attendre la génératrice. Nous montons les lits et certains meubles et jouets avec un (1!) tournevis et beaucoup d’imagination et de créativité. Le nouveau papa est là et nous nous regardons parfois avec effarement devant l’ampleur du travail et le manque de ressources dont nous disposons. Et que dire du lit que nous avons dû monter et démonter 3 fois!
Les petits lits sont à peine installés que les bébés arrivent. On les installe dans leur nouveau domaine, beaucoup pleurent. Je cajole, console, berce, avec toujours la crainte en arrière-pensée d’attraper microbes et parasites (nooooon, pas la gastro!). Je découvre aussi plusieurs de « mes » bébés : Valencia, Immacula et Estherline. Et je tombe en amour avec d’autres : Rose, si petite, si fragile, Sonise, si triste, Solane, Philippe, Luceron…
Vers 19h00, nous ramenons Yolette chez elle. Ricardo conduit, il fait noir et il fonce dans les rues étroites, au mépris des piétons et des autres! L’enfer! Au retour, il pleut des cordes, beurk! Enfin, le paradis : l’appartement où nous nous écrasons dans des fauteuils avec St-Raphaël et chips avant d’accomplir quelques dernières corvées (repassage, etc.). Souper léger, douche et dodo.
LUNDI 13 MAI
Encore la grasse matinée : lever à 7h30! La nuit a été meilleure grâce à la sagesse des coqs et des chiens (ainsi qu’au Gravol!). Il fait beau. Gros déjeuner.
Ginette me laisse avec Georges et Sylvie à l’hôtel et nous marchons ensemble jusqu’à la Maison de l’Espoir. C’est le guide de l’hôtel qui nous montre le chemin et il nous fait passer par un raccourci : ravin creusé par de fortes pluies et empli de détritus, de chèvres et de cochons. Les maisons qui le bordent semblent en équilibre précaire. Impressionnant! Dès notre arrivée dans la Maison, je vais prendre ma petite Rose si fragile. Puis, Sylvie repart avec sa fille et Georges, les bonnes et moi continuons à monter le nouveau matériel (chaises hautes, balancoires, mobiles, etc.). Les bonnes sont émerveillés par tous ces « gadgets » qu’elles n’ont jamais vu. Je continue à apprivoiser et à jouer avec tous ces beaux enfants, à essayer de faire sourire Sonise, à dorloter les tout-petits (trop-petits), à chercher du réconfort auprès de l’adorable Valentia qui distribue généreusement sourires et babillements… J’ai encore oublié de prendre de l’eau, heureusement, je découvre une bouteille d’eau à 11h00 et engloutit une barre énergétique vers midi. Il n’y a toujours pas d’eau courante (prévue pour la semaine prochaine).
Vers 14h00, Ginette vient me chercher et nous partons à Delmas à la recherche des indispensables ustensiles jaunes nécessaires pour compléter le set de vaisselle à l’appartement. La joie de conduire à PAP! Bouchons dans les rues étroites et marchand(e)s. Comme dit Ginette : « C’est noir de monde noir! ». On arrête pour acheter des rubans, faire du change, visiter 2-3 épiceries et, finalement, on trouve les « bons » ustensiles. Puis nous allons chercher Yolette qui ne vient finalement pas.
Retour à l’appartement, apéritif sur le balcon, souper préparé par la bonne (riz aux champignons djon-djon, bananes plantains frites, poulet à la créole et salade ). Délicieux. Ginette est fière de me faire goûter du corossol (fruit qui ressemble à du poisson cru gluant avec de grosses graines, un vrai délice!). On sue et on rigole pendant une heure pour visser des vis dans un mur qui ne veut pas coopérer = un doigt bleu (ouch le marteau!) et un trou profond de 2mm et large de 4). Heureusement, le voisin du bas vient se plaindre, acccompagné du concierge, et celui-ci déclare qu’il viendra le faire demain, ce qui laisse Ginette très dubitative (mais oui, il est venu et les tableaux sont vissés!).
Je sors des vêtements pour la mère de Magali et pour ses enfants. Appel à Jacques à 22h30 après un Amarette (ah, la vie est dure!). Et dodo. Mais je suis trop excitée pour faire dodo! Finalement, au moment où je m’endors, une cacophonie me réveille en sursaut et l’angoisse m’assaille : tous les animaux se sont mis à crier en même temps, les cris des coqs, les hurlements des chiens (et même le braiement d’un âne) résonnent dans toute la ville, sans répit. Il est environ minuit et je repense à toutes ces histoires que j’ai lues d’animaux qui annoncaient de cette façon une calamité (tremblement de terre, par exemple!). Si j’étais avec Jacques, je l’obligerais à s’habiller et à sortir de ces murs de bétons qui nous entourent, mais, heureusement pour Ginette, je n’ose quand même pas aller la réveiller! Mais le cœur me débat et je suis prête à m’enfuir à la moindre alerte… Finalement, 3 heures plus tard, le concert (qui n’avait pas arrêté!) se calme et je m’endors, épuisée.
MARDI 14 MAI
Je veux garder Rose, et l’autre cocotte, Sonise, qui se laisse mourir! Quelle tristesse dans ces grands yeux noirs, quelle profondeur de désespoir! Quand je suis là, j’essaie de la garder sur moi, contre moi le plus possible. Mais ce n’est pas assez. Et la petite Valentia, par contraste, si éveillée, si vivante, si souriante, que je prends par pur plaisir, pour me consoler de ces moments trop durs avec les deux autres…. Et Luceron, Sloane, Philippe, toujours prêts à jouer et à rire. Et Immacula, Estherline, qui trainent une si lourde tristesse, qui éclate si souvent, incontrôlable et inconsolable. Et tous les autres qu’il faudrait toujours avoir dans les bras, qui veulent jouer, qui demandent qu’on les prennent et nos bras qui n’y suffisent pas. Et l’inquiétude pour nos petits malades…
Le cœur est lourd et d’autant plus grande l’impatience de les voir partir vers leur famille adoptive, vers le seul médicament qui leur manque : l’amour et l’attention. Mais même Ginette qui court, harcèle, plaide… n’arrive qu’à des résultats décevants. Il faut des heures de préparation, transport, attente, pour avoir droit à 10 minutes de travail efficace. Le temps passe trop vite et l’échéance est trop courte. Partirons, partirons pas?
En soirée, nous goûtons un rhum punch à l’hôtel avec Georges et Sylvie. Puis retour à l’appartement, souper (côtelettes, riz djon-djon) et dodo.
MERCREDI 15 MAI (DÉJÀ!)
Je suis en train de surveiller que mon coquillage ne se sauve pas!
Eh oui, journée à la plage. Départ de l’hôtel à 9h25 avec Georges et Sylvie (après une trop courte visite à la Maison de l’Espoir). On sort de Port-au-Prince par des rues toujours encombrées et bordées de stands divers.
Tout se ressemble. A travers les masures, on aperçoit parfois une enclave protégée de maisons luxueuses, un cimetière ou une tombe isolée entre deux étales de marchandes, de carcasses de camions (abandonnées sur le lieu d’un accident?) et, toujours touchants, ces beaux écoliers en uniforme, petites filles enjouées aux rubans multicolores et garçonnets taquins, courant parmi les étales, effrayant poules et chèvres qui font toujours partie du paysage.
A la sortie de Port-au-Prince, direction Cabarete, la route est droite, bordée à droite de mornes superbes mais si dénudés. Quelques carrières de sable impressionnantes. On file à toute allure quand la chaussée le permet, ou on cahote péniblement sur le pavé inégal aux trous parfois démesurés.


Cabarete : joli village, aux toutes petites cabanes éparpillées au milieu des palmiers, cocotiers, bananiers, avocatiers. C’est pauvre mais l’atmosphère est moins lourde qu’à PAP, les gens sourient plus, la misère semble moins profonde. Les « Polis couche » (dos d’âne) modèrent la fougue de notre conducteur (ouf!) qui reste quand même relativement prudent comparé à d’autres (pas de dépassements dangereux par exemple!).

Une heure 35 minutes plus tard, c’est l’arrivée à l’hôtel (nous apprendrons plus tard que c’est la plus moche des plages, mais pour nous elle ressemble au paradis!), et l’émerveillement devant la mer et les chaises longues qui nous invitent à la relaxation. On choisit le menu de midi, puis baignade, recherche de coquillages et on s’écrase au soleil (je VEUX bronzer) avec un livre. Merveilleux. On dine (crevettes, aie-aie, sont-elles fraiches? Il est 19h30 et je ne suis pas encore malade, cà devrait aller! Frites maisons, salade). Je trouve des dizaines de carcasses de coquillages à un bout de la plage mais, seigneur, que cà sent mauvais! Alors, retour accéléré à la chaise longue après avoir quand même récupéré 3-4 coquillages moins abimés que les autres.
Surprise, c’est déjà l’heure de partir, il est 15h! J’ai eu le temps d’entrevoir deux méduses et un petit poisson jaune et noir, trop peu pour une adepte de la vie sous-marine, mais enthousiasmant quand on pense qu’il neigeait hier à Aylmer!
Retour à l’hôtel et je fonce retrouver « mes » petits à la Maison. Je berce Sonise qui est trop triste, Rose qui est trop petite et tousse misérablement. Mirlande, arrivée hier, beau bébé si malheureux, Junior Pierre qui gazouille et sourit, petite crevette dans son berceau et la fabuleuse Valentia qui rit dès qu’on la regarde et qui nous jase sans arrêt. Shelove, Judith et Sloane me suivent et me collent, tous sourires, toujours prêtes à jouer et à danser. Je me sens bien et j’ai mal au cœur à l’idée de partir…
Soirée tranquille à l’appartement. Ginette m'ayant averti en rigolant que mes coquillages sont peut-être encore habités, je les met hâtivement sur le balcon et surveille leurs mouvements suspects!
JEUDI 16 MAI
Ce matin, on se lance courageusement dans l’heure de pointe du trafic vers le centre-ville de PAP. Après 45 minutes de queue-leu-leu, arrivée à l’orphelinat de Sœur Véronique.
Traversée de la cour abandonnée aux mauvaises herbes où se dressait autrefois l’orphelinat Notre-Dame des Victoires, amélioré au fil des années grâce au travail et aux dons multiples, mais incendié il y a peu de temps. Les enfants sont relogés dans des cabanes sombres et relativement vétustes, mais propres. Quelques jeux rouillés, la salle des bébés, la salle de classe où filles et garçons, séparés, apprennent à lire et écrire sous la direction d’un jeune maitre reconnaissant des quelques babioles que je lui offre : feuilles cartonnées, collants (les enfants me présenteront fièrement leur bateau de papier orné d’un collant), crayons feutres et de couleur… La cuisine et la cour où les lavandières lavent et font sécher le linge.
Je distribue le linge, d’abord celui confectionné par Linda, puis le reste. Tous les enfants ont droit à un nouvel habit et posent fièrement ensuite pour une photo. Distribution de bonbons, de quelques balles et cordes à sauter.


Je visite les huit classes de l’école adjacente à l’orphelinat. Dans la plupart des classes, les enfants se lèvent à mon arrivée et scandent en chœur : « bonjour madame la visiteuse! ». J’ai même droit à une chanson de bienvenue et mon appareil-photo travaille fort. L’école est impeccable, les enfants aussi dans leur uniforme!


Retour dans la section de l’orphelinat. La distribution des vêtements est terminée, le linge trop grand est distribué aux enfants de l’école, tous sont heureux de leurs nouveaux habits. Je bavarde un peu avec Sœur Véronique pour connaître les besoins de l’orphelinat (vive les couches de coton et les draps-contour!) et de l’école. Je joue avec les enfants, surtout à la balle et à lancer des choses en l’air. J’essaie discrètement de manger une barre nutritive, mais pas moyen! Les plus grands sortent de leur classe et viennent me montrer leurs bateaux que je transforme en canards. Puis, comme je refais un bateau pour un enfant avec une feuille plus grande, c’est la ruée et tous me sautent dessus pour avoir leur bateau ! « Blanc! Blanc! ».
Les élèves de l’école sortent et me saluent joyeusement. Mais on vient m’avertir qu’un monsieur me demande, c’est Ricardo qui annonce le départ… vers la maison de l’avocat où m’attend … la maman de Magali (voir témoignage Mères et mondes").
VENDREDI 17 MAI
Arrivée vers 8h30 à la Maison de l’Espoir. Je joue avec les petits jusqu’à ce que Georges vienne me chercher à 10h00 pour aller à Kenscoff. La route est escarpée, sinueuse et encombrée de gros camions de sable. Nous faisons un détour par l’observatoire (Cuvellier?) pour admirer la vue magnifique de Port-au-Prince et environs.
Nous en profitons pour magasiner un peu mais ce n’est pas agréable à cause du harcèlement. J’achète une statue en pierre, un ensemble cruche et verres de bois, un masque en cuir et… une statuette en bois (lancée dans l’auto par un marchand désespéré à qui je finis par donner mon dernier 50 gourdes (2 dollars). J’ai réussi à marchander (de 1500 à 650 - $60 à $25 US- pour l’ensemble cruche-verres, de 450 à 250 gourdes - $18 à $10 US- pour le masque et de 800 à 250 gourdes - $32 à $10 US - pour la statue). Puis, montée vers Kenscoff, le chauffeur s’inquiète du « gaz, fini! ». Il ne veut que de l’essence avec plomb et n’en trouve pas. La température fraichit (fredi!) plus on monte et il fait bon en haut, comparé à la canicule du bas.
Kenscoff : on se promène sur la petite route de terre escarpée et bordée de grands arbres, la vue est magnifique et l’atmosphère unique, calme, à peine troublée par les paysannes aux grands paniers sur la tête qui marchent (parfois plusieurs heures) pour aller au marché de Kenscoff.

Nous revenons après une heure de marche, quelques minutes avant une pluie torrentielle qui ralentit la circulation jusqu’à Port-au-Prince.
Je retourne à la Maison jouer avec mes chouchous (Sonise, Valentia, Rose, Sloane, etc…). Je vais m’ennuyer d’eux! A 16h30, je repars avec Georges à l’hôtel et me saoûle au rhum punch. A 18h15, retour à l’orphelinat, je retrouve Ginette qui finit de monter la dernière chambre et les derniers lits. Finalement, tout a bien marché et cinq enfants partiront demain! Dont Shelove et Judith qui iront au nord de Rivière-du-Loup. Difficile à imaginer…
Quand tout est prêt, retour à l’hôtel, rhum punch pour Ginette et Ricardo. Ginette, sous les yeux horrifiés de Ricardo, saute dans la piscine toute habillée, bref, c’est la détente, le stress est tombé, mission accomplie! Puis retour à l’appartement, on mange du poisson (hum, l’estomac proteste un peu!) et on prépare les valises et les sacs pour les grands voyageurs de demain…
SAMEDI 18 MAI
Nous quittons l’appartement après un dernier regard à l’océan qui nous fait de l’œil au loin et au ciel bleu qui cache un peu la tristesse des bidonvilles environnants.
A la Maison, c’est le branlebas de combat. Nous attendons les deux bébés qui arrivent de chez Mirlande. Judith et Shelove sont habillées, pomponnées et coiffées. Shelove se colle aux adultes, le regard inquiet, pour une fois silencieuse et très sérieuse. Les bébés arrivent et sont prises en charge par les bonnes qui les badigeonnent de crème hydratante, leur enfile leurs magnifiques robes froufroutantes et coiffent leurs jolis têtes de rubans et de bandeaux colorés. Elles sont toutes magnifiques!
C’est le départ pour l’aéroport. Georges et Sylvie sont dans une voiture et nous suivons dans l’autre avec les enfants. Nous sommes bloqués dans des bouchons et, malgré un essai peu concluant de raccourci, nous arrivons une vingtaine de minutes après Georges et Sylvie. C’est ensuite le cirque des procédures et des paperasses. Pour rajouter un peu de piquant à la chose, les photos de Shelove et Judith ont été inversées dans les passeports. Je dois donc rester en retrait avec les deux fillettes et essayer de me rendre invisible (avec Judith dans les bras, le sac à dos sur le dos et Shelove accrochée à ma main, ce n’est évident! Enfin, nous nous retrouvons en terrain neutre, bien installées sur les chaises « confortables », entourées de boutiques toutes plus tentantes les unes que les autres (« tiens, une bouteille de rhum Barbancourt pour Jacques, justement il me restait une micro-place dans mon sac! Les couches protégeront le tout! »). Nous en profitons pour diner et faire diner les enfants, changer les couches et relaxer un peu.
Puis c’est le passage aux douanes (répétition du jeu de cachette, je deviens une pro!), et la salle d’embarquement. Shelove, surexcitée, teste la patience de ses accompagnatrices et a du mal à rester assise. Enfin, notre vol est annoncé, nous rattrapons Shelove et sortons sur la piste pour aller prendre l’avion d’Air Canada qui nous attend sagement une centaine de mètres plus loin. Image poignante de Ginette qui, Shelove à la main et un bébé dans le porte-bébé ventral, se dirige vers l’avion. Malgré les avertissements de Ginette de ne pas prendre de photos à l’aéroport, je ne peux pas m’en empêcher (et espère que l’avion d’Air Canada n’est pas considéré « top secret » par les autorités haitiennes) et « clic ». Un « Hey ! » retentit aussitôt, lancé par un gardien qui me foudroie du regard d’assez loin (mais comment il m’a vu celui-là?). Je lui fais un beau sourire, range mon arme et suit sagement Ginette.

Voyage sans histoires, les enfants sont assez tranquilles, Shelove n’apprécie pas particulièrement de rester assise pendant 4 heures et Judith proteste énergiquement lors de la descente vers Montréal. Nous rhabillons tant bien que mal les enfants (que nous avions changés au départ pour ne pas salir leurs belles robes) et nous voilà prêts pour la grande scène de l’arrivée à l’aéroport. Le passage à l’immigration se fait dans la douceur et les portes s’ouvrent enfin, dernier obstacle entre les enfants et leurs nouvelles familles. C’est Magali qui se précipite la première sur moi et qui crie, enchanté , en voyant Judith : « on la ramène chez nous???? ». Je dois la décevoir, ainsi qu’Emmanuel qui aurait bien aimé aussi, et présente plutôt Judith à sa maman qui a déjà fait connaissance avec Shelove et qui a tôt fait d’apprivoiser les petites avec des sacs de « crottes au fromage »! Les parents sont heureux, le voyage est terminé mais pas le rêve...

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