Les noms que l'on nous donne, autant que nos visages,
Sont des flambeaux secrets où l'âme parfois luit
Plus clairement aux yeux des rêveurs et des sages
Que l'étoile qui veille aux portes de la nuit.-
Il est des noms plaintifs comme le chant des vagues;
J'en connais qui sont doux comme des fiancées;
Quelques uns ont l'air bon; d'autres profonds et vagues
Semblent cacher en eux de lugubres pensées.-
Il en est qu'on dirait nés de l'onde sonore,
Dont la gaieté s'épanche en bruits mélodieux;
Il en est de moins gais, mais qui, plus frais encore
Ont la langueur de l'aube et la clarté des cieux.
Que de noms endormis au seuil de ma mémoire;
A l'heure où l'on entend frissonner les roseaux
Je les vois se dresser au fond de la nuit noire
Comme des feux follets qui dansent sur les eaux.
Lentement, jusqu'à moi, le cortège s'avance,
Vêtu de souvenirs. Ils disent tour à tour
Les plaisirs et les jeux de ma rieuse enfance
La sieste au bord de l'eau dans la chaleur
La cueillette des fruits sur les routes fleuries
Les rondes, les chansons et les contes du soir
Ils disent ma jeunesse avec ses rêveries,
Ses tendres amitiés, ses amours sans espoirs;
Ils disent la soirée, où sous le ciel en fête
L'aveu de nos deux coeurs se trahit dans nos yeux.
Qu'elle était douce à voir, ma timide conquête,
Fuyant, de mes regards, l'éclat victorieux!..
Mais un nom, entre tous, rayonne de lumière
A ce joyeux éveil du passé triomphant:
Mère, c'est ton nom, dont l'âme familière
Evoque dans mon coeur mes prières d'enfant!
Georges Sylvain
http://lascahobas.org/Poemes/Haiti/GSNoms.htm (Poésie de chez nous)
FEMMES D'EAU
On les rencontre à la fontaine
Quelques-unes s'en retournent déjà
Calebasses ou bidons de fer-blanc pleins à ras bord sur la tête
L'eau s'en échappe par à-coups
Et s'insinue espièglement sous leurs robes
Qu'elle imbibe du dedans et leur plaque sur le corps
D'autres font le plein
- Qui aux trois bouches d'eau
Bras bandés, jambes écartelées pour parer au plus lourd
Qui à même le bassin d'écoulement
A genoux ou accroupies
Les mains en coupoles retournées pour faire double vaisseau
D'autres enfin attendent leur tour
Une cuvette ou une bokite «calebossées» aux hanches ou
Sous le bras
Elles battent de la bouche ou se chamaillent
Pour passer le temps
Et reprendre de l'élan pour le dur «rallez-route» du retour.
On les rencontre à la rivière
Quelques-unes font leurs ablutions
Nues jusqu'à la taille
Telles des Vénus d'Afrique aux seins riants
Imperméables aux regards goguenards ou choqués
D'autres assises sur la rive sur leurs jupes modestement assemblées
En plis serrés
Genoux pointés vers le ciel, cuvette entre les jambes
Frottent rageusement drap, serviette ou sous-vêtement d' homme
Puis d'un geste décidé de leurs mains habiles
En font gicler l'eau savonneuse.
D'autres enfin étendent leur linge
Sur des branches d'arbre ou à même les cailloux de la rive
Pour que le soleil fasse son travail de sécheuse et de
«blallisseuse»
Elles chantent ou fredonnent
Pour passer le temps
Et reprendre de l'élan pour le dur «rallez-route» du retour.
On les rencontre jour après jour
Et pourtant elles ne sont ni nymphes ni sirènes
Ces femmes et filles d'eau de mon Tiers-Monde.
Marlène Rigaud Apollon
Cris de colère, chants d'espoir (1992)
DIS-LEUR...
Un oiseau passe
éclair de plumes
dans le courrier du crépuscule
VA
VOLE
ET DIS-LEUR
Dis-leur que tu viens d'un pays
formé dans une poignée de main
un pays simple comme bonjour
où les nuits chantent
pour conjurer la peur des lendemains
dis-leur
que nous sommes une bouchée
répartie sur sept îles
comme les sept couleurs de la semaine
mais que jamais ne vient
le dimanche de nous-mêmes
VA
VOLE
ET DIS-LEUR
Dis-leur que les marées
ouvrent la serrure de nos mémoires
que parfois le passé souffle
pour attiser nos flammes
car un peuple qui oublie
ne connaît plus la couleur des jours
il va comme un aveugle dans la nuit du présent
dis-leur que nous passons d'île en île
sur le pont du soleil
mais qu'il n'y aura jamais assez de lumière
pour éclairer
nos morts
dis-leur que nos mots vont de créole en créole
sur les épaules de la mer
mais qu'il n'y aura jamais assez de sel
pour brûler notre langue
VA
VOLE
ET DIS-LEUR
Dis-leur qu'à force d'aimer les hommes
nous avons appris à aimer l'arc-en-ciel
et surtout dis-leur
qu'il nous suffit d'avoir un pays à aimer
qu'il nous suffit d'avoir des contes à raconter
pour ne pas avoir peur de la nuit
qu'il nous suffit d'avoir un chant d'oiseau
pour ouvrir nos ailes d'hommes libres
VA
VOLE
ET DIS-LEUR...