11 mai 2002. Ton père et moi nous levons à l’aube. De toute façon, l’insomnie nous gruge quelques heures de sommeil depuis plusieurs nuits, ça commence à devenir une habitude. Le taxi arrive, conduit par un Haïtien, évidemment. Les bagages sont fin prêts, méticuleusement inventoriés par ta maniaque de mère. Durant le trajet, nous avons des papillons dans l’estomac et un peu de brume dans le cerveau. En arrivant à Dorval, nous apprenons au chauffeur que nous allons dans son pays. Il est étonné et touché à la fois. Devant le comptoir d’embarquement, nous retrouvons Ginette, ses quelques tonnes de bagages et les autres voyageurs, dont Fabienne, qui passera la semaine avec nous. Le temps d’embarquer tout ça, de prendre un café pour tuer le temps et d’acheter une montre pour être équipés comme des parents responsables, et nous voilà en route pour Port-au-Prince.
Dire que l’arrivée est un choc relève du cliché. Ginette s’absente pour louer une voiture et nous nous retrouvons, ton père, Fabienne et moi, en train de pousser des chariots ensevelis d’équipement destiné au nouvel orphelinat en plus de nos propres bagages, à travers une foule agitée, par une chaleur inouïe. Nous sommes bientôt pris en charge par Ricardo, qui distribue les bagages à des porteurs pour les entasser dans un camion brinquebalant. L’un des porteurs engage une conversation avec moi, par signes, car il est muet. Je lui explique que papa Georges est mon conjoint et il me demande si nous venons adopter, ce à quoi je réponds oui. Puis nous retrouvons Ginette en grande discussion au comptoir de la compagnie de location d’autos. Je sors une bouteille d’eau, je bois et je la passe à ton père. J’ai cru voir Fabienne lorgner furtivement sur notre bouteille. Je me décide à lui en offrir, si elle n’a pas peur de nos microbes. La pauvre accepte, juste avant de mourir de soif.
Nous roulons jusqu’à l’hôtel, en découvrant ébahis l’extrême beauté ainsi que l’extrême pauvreté de ton pays. Pas d’autre incident qu’une panne d’essence du camion qui transporte les bagages. Ginette nous dépose, remue mer et mondes afin que le personnel de l’hôtel nous trouve un lit d’appoint pour t’accueillir convenablement. Une fois dans la chambre, nous changeons les meubles de place afin d’aménager ce qui sera notre petit domicile pour la semaine qui vient. Nous ne savons pas encore si tu arriveras le soir même ou bien le lendemain. Ginette a encore beaucoup à faire, car elle déménage la Maison d’Espoir le lendemain, et les rues ne sont pas sécuritaires après le coucher du soleil.
Nous nous reposons un peu, jusqu’à l’heure du souper. Le restaurant de l’hôtel a une carte de mets français et créoles. Nous optons pour les mets créoles, naturellement. Fabienne nous rejoint à table. En apparence, une banale sortie au restaurant de touristes en vacances dans le Sud. Puis, au milieu d’une phrase, je me tourne la tête et je vois arriver Ginette. Avec toi dans ses bras. Toi et ton regard de petit animal affolé. Tu es toute menue. Et tellement mignonne dans ta barboteuse rouge. Ginette a pris soin de te faire belle pour notre première rencontre. Elle te dépose dans mes bras. Je me sens totalement démunie. Ginette me dit de te donner de l’eau, du pain, de la nourriture. Les besoins de base, on l’a bien appris dans la formation de Johanne Lemieux, mais là c’est plus vrai que vrai.
Une fois les premières émotions passées, tu acceptes de rester sur mes genoux, et même de te laisser prendre la main par ton père. Ginette, rassurée, me demande en souriant : « As-tu déjà percé tes biberons ? » J’ouvre de grands yeux. J’ai bien du lait maternisé et des gobelets, mais pas de biberons. Elle se tourne vers ton père. « Cours à la pharmacie au coin de la rue. » Fermée, bien évidemment. Après avoir demandé à tout le personnel du restaurant s’ils n’avaient pas de biberons, nous nous dirigeons vers notre chambre, en famille, pour une première nuit qui fût rock and roll de plus d’une façon. Tu as pleuré une bonne partie de la nuit et un immense party pour la famille Lavalas avait lieu juste à côté. Encore une autre nuit d’insomnie.
La semaine fût extraordinaire. Nous nous sommes apprivoisés un peu, nous avons visité un peu de ton pays, nous avons eu très très chaud, nous avons beaucoup nagé dans la piscine de l’hôtel et nous avons mangé beaucoup de poulet créole et de poisson grillé, les deux seuls mets au menu qui semblaient te convenir. Nous rapportons des souvenirs extraordinaires de là-bas : les gens si beaux et si fiers, la nature magnifique, une misère extrême mais foisonnante de vie. Nous avons pu rencontrer et remercier les femmes qui ont pris soin de toi, nous avons vu comment tu vivais avant nous.
Sur la piste d’atterrissage, juste avant d’embarquer dans l’avion du retour, nous t’avons dit, la gorge serrée, de dire au revoir à ton pays. Tu l’oublieras sans doute, car tu es si jeune, mais nous serons là pour te le rappeler. Et t’y emmener un jour, quand tu seras devenue une jeune Québécoise insouciante et comblée. Ce n’est qu’un au revoir, bonne chance et merci, Haïti, de nous avoir donné un enfant.
Depuis notre retour, le véritable voyage commence. Apprendre à te connaître. Apprivoiser notre nouvelle vie. Mériter ta confiance. Devenir véritablement tes parents. T’aider à créer ton petit monde. S’occuper de ta santé. Réussir à te faire manger. Et coiffer tes cheveux crépus sans trop les tirer, pour te faire des lulus semblables aux antennes de tes chers Télétubbies. Tout un safari, qui remplit nos vies et nos esprits. Est-ce qu’on t’aime, Simone ? Non, on t’adore.
Maman Sylvie et papa Georges

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