QUAND ATTENDRE EN VAUT LA PEINE
Par Danielle H. (novembre 2004)



Aujourd’hui le 14 novembre, Florène fête ses 4 ans. Aujourd’hui, ça fait aussi 7 mois que nous l’avons pris dans nos bras pour la première fois. Voici quelques extraits des événements des derniers mois. Il y en a tellement eu que ce court texte ne saura rendre justice à toutes les émotions que nous avons vécues et à tout le bonheur que Florène nous apporte depuis son arrivée.

L’attente

Nous déposons notre dossier fin septembre 2002 après quelques mois à cueillir les documents et passer les examens nécessaires. Une semaine plus tard nous recevons un appel de Ginette nous proposant la petite Finose, 22 mois, en bonne forme, gentille, etc. Nous avions imaginé un peu plus jeune mais nous buvons les paroles de Ginette avec tellement de plaisir que nous acceptons la proposition. Notre petit trésor sera avec nous dans quelques mois.

Dans les mois qui suivent, nous avons des nouvelles à l’occasion. En fait, ce sont nouvelles pour nous dire qu’il n’y a pas de nouvelle, que Finose va bien et que le dossier suit son cours. Nous en profitons pour préparer la chambre et faire quelques achats pour elle.

Le 3 mars, Danielle répond au téléphone et s’écrie AH, NON. Brigitte, l’intervenante affectée à notre dossier, viens de lui dire que les parents de Finose sont venus la chercher et qu’elle n’est plus disponible à l’adoption. Le ciel vient de nous tomber sur la tête. Le sentiment doit ressembler à une fausse couche ou quelque chose du genre. On nous propose un « dossier équivalent », une petite fille avec les même caractéristiques. Elle s’appelle Florène. Le dossier sera repris au même stade. Nous ne devrions pas être retardés. Nous acceptons et commençons notre deuil de Finose.

Quelques semaines plus tard, nous recevons une photo par la poste. Danielle, probablement encore sous le choc de la perte de Finose, lui voit plein de défaut. Moi, je la trouve très belle. J’avais raison.

Les mois qui suivent sont très long. Nous n’avons pas vraiment de nouvelles et nous regardons les autres enfants arriver sur le site de Soleil des Nations. Vers la fin de l’automne, Catherine, notre nouvelle intervenante, nous apprend que notre dossier commence à bouger. Cependant, en regardant la télévision, nous constatons que la situation politique en Haïti commence à se réchauffer.

En février, Catherine nous apprend que le passeport de Florène est probablement près et que Yolette le récupérera dans les prochain jours. La télévision, elle, nous apprend que la rébellion est aux portes de Port-au-Prince. Quelques jours plus tard, Catherine nous apprend, sans en être certaine, qu’il faut être prêt à tout instant. Si le passeport est récupéré, Florène sera évacuée aussitôt que possible. Les vols commerciaux sur Port-au-Prince sont de plus en plus rares. Une autre possibilité est que le Canada évacue ses ressortissants.

Nous sommes aux Îles-de-la-Madeleine. La météo s’annonce très mauvaises. Une grosse tempête de neige se pointe à l’horizon. Des vols seront probablement retardés ou annulés. Convaincu que ce n’est pas dame nature qui nous empêchera de serrer notre petite fille dans nos bras, nous partons pour Québec, passeport en main. S’il y a opération d’urgence. Nous serons sur les lieux et disponibles. Bonne décision. Aux Îles, la tempête a duré 3 jours, l’aéroport fut fermé et il s’est accumulé jusqu’à 20 pieds de neige à certains endroits. Nous n’aurions pas été capable de vivre les jours suivants prisonniers dans notre maison.

Les 4 jours qui suivent sont l’enfer. Les rebelles avancent sur Port-au-Prince. Les chimères sont déterminés à défendre le président. La situation dégénère. Les rues sont dangereuses … et nous ne savons pas combien de jours, de mois, d’années la crise va durer. Il y a toutes sortes de rumeurs d’évacuation. Les nouvelles changent aux heures. Nous sommes en contact avec Ginette et Catherine et toutes les personnes qui peuvent avoir un impact, députés, ministres, fonctionnaires, etc. via téléphone et courriel. Nous regardant simultanément LCN, RDI et CNN pour en savoir plus. Nous sommes prêts à partir pour Port-au-Prince s’il le faut. Je suis essoufflé juste à l’écrire.

Nos amis nous disent de ne pas y aller. Je leur répond que si leur petite fille étaient en train de se noyer dans l’eau glacée qu’ils plongeraient. C’est ce que je vais faire si on m’en donne la chance.

Finalement, le président Aristide quitte son poste le dimanche matin. Tout est fermé en Haïti jusqu’à ce que le nouveau gouvernement soit nommé. Deux long mois de silence.

Nous avons appris deux choses dans ces événements : la géographie et l’histoire d’Haïti et que ma tante avait raison lorsqu’elle disait que les parents avaient mal au ventre lorsque leurs enfants n’étaient pas en sécurité.

L’arrivée

Le 13 avril, Danielle est chez Papi et Mamie. Le cellulaire sonne. La voix de Catherine demande à Danielle de s’asseoir. Danielle s’assoie. Catherine lui dit que Florène est dans l’avion entre Port-au-Prince et Montréal. Il est 18h00. Le dernier avion qui part des Îles est à 18h00. Danielle dit à Catherine qu’on ne peut pas être là. Catherine dit qu’elle le savait et que Ginette va l’amener coucher chez elle à Trois-Rivières. Ouf!! Danielle dit qu’on part sur le premier avion demain matin. Tout cette scène se passe calmement, ce qui est étrange car les choses ne se passent habituellement pas calmement avec Danielle.

Danielle m’appelle. Je suis en réunion. Je ne répond jamais en réunion. Je réponds. Il paraît que mon visage s’illumine. On se donne rendez-vous à la maison aussitôt que possible. Je sors. Il y a de la brume. Aux Îles-de-la-Madeleine, de la brume, c’est de la brume, pas de la petite brumette de Montréal. La première conséquence de la brume est que les avions ne sont pas certains d’atterrir.

Dans la soirée, Mamie, Papi et Grand-Maman sont à la maison pour donner un coup de main. Quel coup de main !! Papi est assis sur le sofa, paralysé de bonheur par la nouvelle. Mamie et Grand-Maman s’occupent de la valise de Florène. Ça prend des vêtements chauds, des vêtements légers, des pyjamas, grand, petit, moyen au cas où elle serait grande, petite ou moyenne, grosse ou mince, des souliers, des bottes, une tuque, des jouets et tout le reste. J’essaie de leur signifier qu’il y a des magasins en ville et que nous pourrons nous ajuster à la température rendu là-bas mais le message ne semble pas être compris. Elles finissent par être appuyées toutes les deux sur la valise à essayer de la fermer sans succès. La scène est extraordinaire et nous permet à Danielle et moi de nous détendre un peu. Nous ferons les valises plus tard.

Le lendemain à l’aéroport, il y a un seul avion qui a réussi à vaincre le brouillard. Le nôtre. Ouf !!

Nous arrivons à Québec, ma sœur nous attend, nous prenons son auto, faisons quelques emplettes, mangeons un peu (il est important de ne pas oublier de manger dans ces moments là) et partons pour Trois-Rivières.

Nous arrivons chez Ginette. L’émotion est à son maximum. Nos corps tremblent. Nous la voyons pour la première fois. Elle est incroyablement belle. Elle dort paisiblement. Nous immortalisons l’image. Nous discutons un peu avec Ginette et tentons de la réveiller. Pas facile. Elle se réveille tranquillement. Nous regarde un peu, intriguée. Elle fait ce qu’on lui dit, un peu inquiète. On l’habille. L’installe dans l’auto. On part. Elle est immobile, fixe l’extérieur. Nous sommes heureux mais aussi triste car nous comprenons que sa vie se chambarde et qu’elle est inquiète. Elle pleure. Danielle la console. Elle s’endort jusqu’à l’hôtel à Québec.

Nous avons choisi de ne pas reprendre l’avion immédiatement, de vivre en famille quelques jours à l’hôtel avant l’envahissement de la famille et des amis. Ce fut une bonne décision.

À l’hotel, elle est immobile, assise sur moi. Elle examine le décor, se demandant probablement où elle est et avec qui. Danielle réussit à la faire réagir avec un casse-tête en bois. Une heure plus tard nous sommes à jouer à la cachette, à se chatouiller et à se jouer des tours.

Elle mange du poulet St-Hubert pour souper, s’amuse et s’endort dans les bras de Danielle.

Le lendemain matin, nous sommes réveillés à 5h30 et nous sommes près à la regarder se réveiller. Elle se réveille à 7h30. C’est long 2 heures. Elle est encore tout aussi de bonne humeur.

Plus tard dans la journée, elle prend une chaise, me fait asseoir dessus, prend Danielle et la fait asseoir sur ma cuisse gauche et grimpe sur ma cuisse droite. Elle nous regarde et s’éclate de rire. Elle vient d’officialiser notre famille. Ma sœur est là pour immortaliser le moment.

Deux jours plus tard, le retour aux Îles se fait sans pépin. La brume est encore là mais notre pilote aidé de tous les esprits que nous connaissons « garoche » l’avion sur la piste après 2 tentatives.

Par la suite, il y a de nombreuses anecdotes toutes plus heureuses les unes que les autres. Je ne vais en raconter qu’une. Environ 2 semaines après notre arrivée, nous sommes tous les 3 dans le lit. Florène s’amuse avec le livre de Danielle qui est sur la table de chevet. En tournant les pages, elle voit une photo d’elle à l’orphelinat qui sert de marque page. Son visage s’attriste. Elle se réfugie au pied du lit et ne bouge plus. Je vais la rejoindre elle est en train de manger les rebord de la photo. Je lui demande si elle veut que papa la jette. Elle dit oui. Je lui demande si elle veut que papa la déchire avant de la jeter. Elle dit oui. Je déchire la photo et la met à la poubelle. Son visage s’illumine et elle recommence à jouer. Nous avons cru comprendre de cette anecdote qu’elle était heureuse avec nous et qu’elle ne voulait surtout pas retourner en arrière.

Donc, aujourd’hui le 14 novembre c’est sa fête et ça fait une semaine qu’elle chante « Ma chère moi, c’est à ton tour, de te laisser parler d’amour ».

Merci Ginette, Catherine et toutes les autres pour ce beau trésor.

Pour voir les photos de la belle Florène, cliquez ICI








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