Mon cœur bat très fort. Dans quelques secondes, je serai face à l’ « autre » mère, celle qui hante mes pensées depuis plus de 20 mois. C’est un rêve qui se réalise, plus vite que je ne l’espérais. J’ai à peine eu le temps de me préparer à cette rencontre (je ne me doutais même pas il y a une semaine que, une semaine plus tard je serais en Haïti! Et encore moins avec la mère de ma fille!), mais dans ma tête, je l’ai souvent vécue et, toujours, elle se faisait dans la joie.
Je n’ai pas peur, je ne suis pas du tout inquiète… Enfin, pas trop.
Nous entrons dans le bureau de l’avocat, Ginette et moi. Plusieurs mères sont assises, certaines avec des enfants, d’autres seules. En une seconde, j’ai repéré celle que je connais par une photo reçue il y a un an, et que je vois tous les jours depuis, puisqu’elle est placée bien en évidence dans notre salon. Ses yeux se fixent sur moi mais je détourne le regard et suis Ginette qui avance dans le bureau et salue Yolette.
Je n’en peux plus, je n’attend pas la confirmation de Yolette, je me retourne et me dirige vers Elle, qui s’est levée et s’avance aussi vers moi. Je bafouille : « vous êtes la maman de … ». Elle me fait signe que oui. Et nous nous jetons dans les bras l’une de l’autre, moi en larmes, elle, je ne sais pas, je ne sens que ses bras autour de moi. Nous nous sourions, et Ginette nous conduit dans une autre pièce un peu en retrait. Elle demande à la mère de Magali si elle est contente. Celle-ci lève les bras au ciel en disant « oh oui, merci mon Dieu ! » et nous rions toutes les trois.
Nous nous installons sur des chaises, que nous rapprochons le plus possible. Ginette retourne dans le bureau. Les premières minutes s’écoulent à nous répéter : « je suis contente, tellement contente » « moi aussi, je suis si contente! » « j’ai tellement prié » « merci mon dieu »… Elle me prend dans ses bras, m’embrasse encore et encore… Nous rions sans cesse.
Je sors les photos, elle les regarde, une fois, deux fois… J’essaie de lui décrire sa fille, notre famille, ses frères et sœurs, ses grands-parents. « Tout le monde aime Magali »… Elle me regarde et répète « oh, oui, tout le monde ! ». Elle crie aux mères qui se sont assemblées sur le seuil de la pièce et nous regardent avec émotion « tout le monde aime ma fille! » et toutes rient. Les photos passent de mains en mains. Elle est tellement fière de sa fille, de voir qu’elle est si belle, qu’elle va à l’école (garderie éducative), qu’elle a beaucoup d’amis, que son grand-papa la serre si fort dans ses bras, que ses frères et sœurs semblent l’aimer tellement… Elle me parle des 4 autres albums-photos que je lui ai envoyés depuis deux ans et qu'elle a tous reçus (merci à Ginette et Yolette!). Je lui donne une médaille et une chaine que Magali a reçues à son baptême et que je lui ai fait embrasser avant de partir en lui disant que j’allais les donner à sa maman en Haïti si je la rencontrais… Les autres mères s’extasient, quelques larmes coulent « moi, ma fille, elle est en France… Je n’ai pas de nouvelles. ». J’essaie de rassurer ces mères, de leur dire que je connais beaucoup de familles adoptantes, francaises et canadiennes, et que leurs enfants sont aimés et choyés, qu’ils sont très précieux pour eux et que leur maman haitienne n’est pas oubliée, qu’elle sera toujours dans leurs pensées. ».
D’autres mères entrent et demandent « c’est la maman de ta fille? ». Nous corrigeons ensemble « NOUS sommes les mamans de NOTRE fille » et nous rions. Tout le monde parle créole, mes quelques notions de créole me permettent de comprendre mais pas toujours de me faire comprendre. Enfin, nous nous débrouillons!
Parfois, un enfant pleure de l’autre côté du mur. Mon cœur se serre, je ne peux m’empêcher de me demander si sa mère est en train de se préparer à le confier en adoption. C’est presqu’insupportable mais, en même temps, de voir le bonheur de la mère de Magali, de voir qu’elle est si heureuse que sa fille soit bien, cela me console un peu. Mais quelle tristesse qu’un peuple soit dans une telle situation qu’il doive laisser partir ses enfants pour les sauver…
Deux mères, deux mondes. Un monde de misère, de peur, d’incertitude. Et l’autre d’opulence, de richesse, d’égoisme, de gaspillage. Cette mère qui me raconte qu’elle a perdu sa maison, que deux de ses enfants sont malades, cette femme de mon âge au sourire édenté, aux yeux jaunes, si maigre, qui regarde avec joie les photos de sa fille habillée comme une princesse, au milieu d’un salon plus grand que sa maison, qui déballe ses cadeaux… Je vide mon sac sur ses genoux, ma montre, la lampe de poche (et les batteries de rechange!), les crayons, les médicaments pour le mal de tête, de cœur, les serviettes désinfectantes. J’ai aussi apporté un grand sac rempli de vêtements pour ses enfants, pour sa grande fille qui lui a confié une petite photo avec un gentil mot pour Magali écrit à l’endos… Mais c’est si peu, si ridicule comparé à ses besoins immenses!
L’après-midi s’étire. J’ai posé toutes les questions que j’avais notées d’avance pour ne rien oublier. Magali pourra monter un arbre généalogique dont elle sera fière! Sa maman lui a aussi dit quelques mots dans l’enregistreuse que j’ai apportée, surtout « je suis contente, je suis très contente, je suis contente d’avoir rencontré mommy, je suis très contente… ». Les silences sont fréquents, longs, mais pas lourds. Elle m’embrasse souvent, garde sa main sur mon épaule, sur mon genou, remercie le seigneur, parle aux autres mamans pour leur dire de prier comme elle le fait depuis 20 mois, qu’elles seront exaucées, comme elle. Je lui promet de revenir avec Magali quand celle-ci aura 12 ans « mais il faut toujours dire à Yolette où vous êtes, si vous déménagez! ». Je la taquine, à moitié-sérieuse : « fini les bébés, là! ». Elle rit « oui, oui, fini! ». M’embrasse encore.
Je la presse un peu de partir, elle a 3 heures de route à faire, je ne veux pas qu’elle arrive à la noirceur, et ses enfants l’attendent… Mais elle tient à rester jusqu’au bout. Nous restons ensemble plus de deux heures, pas assez, mais en même temps, c’est long, assises dans un bureau alors que j’aurais voulu voir le village où Magali est née, ses frères et sœur, le papa, la famille… Je lui dit qu’elle présentera tout cà à Magali quand je reviendrai avec elle. Nous nous embrassons une dernière fois, et la séparation est rapide. Je retourne dans mon monde et elle retourne dans le sien. Mais nous avons en commun le plus grand des trésors : notre fille…
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