MÈRES EN HAÏTI
Par Fabienne Dubeau (mai 2002)



En mai 2002, j’ai eu la chance de passer une semaine dans le pays de ma fille, Haïti, afin d’aider au déménagement de l’orphelinat et de ramener plusieurs enfants à leurs familles adoptives au Québec.

Durant cette semaine remplie d’émotions vives, je me suis sentie tour à tour mère adoptive, mère biologique et mère tout court. Comme mère adoptive, c’était un rêve qui se réalisait de connaître enfin le pays de ma fille, l’orphelinat où elle avait passé quelques mois, la misère qui l’avait conduite vers moi, et, plus important que tout, sa mère « biologique », donc son histoire.

Il est difficile, en temps que mère, de comprendre comment et pourquoi une autre mère peut abandonner son enfant. Ce voyage m’a permis de comprendre et surtout d’accepter une réalité qui n’est pas la nôtre, que l’on ne peut même pas imaginer : la plupart des mères haitiennes qui confient leurs enfants en adoption le font pour le sauver, pour le sortir d’un pays qui s’enfonce de plus en plus dans la misère et dans le chaos, malgré un peuple qui essaie de s’en sortir, un peuple chaleureux et accueillant et un pays aux paysages magnifiques. L’aide financière si souvent prônée par les opposants à l’adoption internationale n’est pas une solution là-bas : donnée à des petites gens, elle entraine souvent jalousie, crime et corruption. Comment aider cette mère en sachant qu’elle risque de se faire tuer pour quelques sous ?

En la rencontrant (voir le témoignage "Mères et mondes"), j’ai eu la réponse à ma question. Pour elle, cette rencontre était la réponse à toutes ses prières. Elle ne voulait pas d’argent, ne voulait pas reprendre sa fille… Elle voulait simplement savoir que tout allait bien, qu’elle avait fait le bon choix, que je l’élevais comme elle aurait souhaité le faire, qu’elle n’était pas inconnue pour sa fille et qu’elle aurait même peut-être la chance de la rencontrer un jour. Oui, cà avait été un déchirement de la confier en adoption, mais j’ai senti que sa blessure se refermait ce jour-là, même si la cicatrice demeurera toujours…

Et j’ai vu les enfants… Tous ces enfants qui attendent des familles… Comme mère, c’est mon cœur qui s’est déchiré ce jour-là. Ils jouaient, étaient propres, nourris, et la plupart avaient l’air très éveillés et en très bonne santé, mentale et physique. Et tous étaient terriblement attachants, que ce soit ce bébé de 8 mois qui pesait 6 livres mais souriait en me suivant des yeux ou cette grande fille de 6 ans aux yeux en amande qui me suivait discrètement en se cachant avec un grand rire quand je la regardais… Et cette autre de 10 ans, belle charmeuse, quel avenir l’attendait? Quel avenir attendait ce petit bonhomme de 18 mois qui venait d’être déclaré inadoptable à cause du sida ou celui-ci, beau gros bébé de 9 mois, à qui on venait de découvrir une tuberculose avancée? Ou cette adorable fillette de 14 mois qui réclamait à gros sanglots sa maman qui venait de la confier…

Et ceux-là, ce sont ceux qui ont de la « chance ». J’ai vu ceux qui n’en ont pas. Les enfants de 5-6 ans , les restaveks, courbés sous le poids des seaux d’eau qu’ils passent la journée à transporter, ceux qui, collés derrière les grilles d’une clôture rouillée dans un bidonville, regardent les écoliers en uniforme passer en sachant que eux n’iront jamais à l’école, ceux qui s’aggripent à l’auto pour quémander un sou ou de la nourriture, ceux dont les parents se sont sacrifiés pour les envoyer à l’école et qui marchent des kilomètres sans souliers pour y arriver, le ventre vide…

Heureusement, au bout du voyage, il y avait l’espoir, personnifié par ces cinq enfants que nous ramenions avec nous en avion, vers leur nouvelle vie et leurs parents adoptifs : deux bébés, simplement contents d’être nourris et caressés, et 3 enfants plus vieux, inquiets et apeurés par ce déracinement soudain, cette perte de leur entourage familier, ces bruits et ces paysages inconnus. Mais qui, en se retrouvant dans les bras de leurs nouveaux parents, ont remis leur destin et leur confiance en leurs mains. Aucune larme, sauf de la part de certains accompagnateurs qui s’étaient attachés à ces enfants qu’ils avaient bercés et consolés pendant quelques heures ou quelques jours…

J’ai laissé un petit bout de cœur en Haïti, une part de mère au milieu de ces mères et ces enfants qui souffrent que je n’oublierai jamais.

Fabienne Dubeau


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