L'HEURE DU JOURNAL
Par une maman en attente




Nous avons le plaisir de partager l’attente d’un couple adoptant en processus d’adoption en Haïti par l’entremise de leur journal d’adoption.

Le 12 octobre 2001

Ça y est! Ce matin, je recevais la trousse d'adoption avec toutes les indications de la procédure. Enfin, nous pourrons rêver à ce cadeau de la vie que sont les enfants, et à cette petite perle noire qui nous arrivera dans quelques mois.

Même si bien du temps a passé depuis ma dernière grossesse, c'est certainement avec la même fébrilité que j'entre dans cette "longue" période d'attente. À la différence que je caresse de la main des photos d'enfants haïtiens dans des revues de missionnaire plutôt que d'avoir toute la concentration sur mon ventre!

Après avoir eu trois enfants, je pourrais dire que ce sera la plus difficile grossesse car, de se faire scruter à la loupe, de courir de part et d'autre pour amasser les documents pertinents et essayer de tout faire en un temps record, oui c'est du sport !

Je ne peux passer sous silence le stress que le couple doit surmonter également pour arriver à planifier les coûts du projet. Je ne vais pas faire de la politique ici, mais je me dois de dire qu'il nous faut faire plus qu'avoir une pensée pour inciter nos gouvernements à apporter de l'aide réelle aux familles désireuses d'adopter un enfant à l'international. Ces couples en ont besoin, ces enfants également.

Tout va mieux maintenant qu'on a pu traverser cette période de calculs ! Ce n'est pas facile de se faire ramener constamment de son nuage, mais il en prend bien un pour garder la tête plus froide.

Maintenant, nous devons prendre patience. Je me retrouve devant ces photos qui me donnent tout l'espoir permis des futurs parents que nous sommes ! Souhaitons que le temps ne paraisse pas trop long !

Le 15 novembre 2001

En m’éveillant ce matin, je me disais : « Voilà une autre journée qui me rapproche de toi. » Depuis quelque temps, il y a le même rituel du lever : préparer le café, regarder l’agenda afin de ne pas rater un rendez-vous qui pourrait retarder ton arrivée, ne serait-ce que d’une journée. Je regarde mon courriel. Rien… Peut-être pourrai-je avoir des nouvelles de Fabienne un peu plus tard. Elle a toujours un bon mot qui me stimule pour le reste de la journée.

Bien sûr que tu es le sujet du jour, de chaque jour. Et je trouve toujours l’occasion pour parler de toi aux amis, à mon entourage… Et puis, nous nous sommes consultés en famille pour te trouver le plus beau nom. Nous l’ajouterons à celui que tu portes déjà en signe des deux cultures que tu afficheras si fièrement toute ta vie durant. Tu seras notre Maëlle.

Je souffre un peu d’impatience. En t’espérant, je me fais un tas de scénarios : sur notre première rencontre, sur la manière que fera connaissance chacun de nous, ton père et tes sœurs, avec toi. Ça c’est déjà du bonheur. Et nous souhaitons de tout cœur le partager avec toi.

Ne crains plus la vie, fillette, car nous serons bientôt réunis.

17 novembre.

Aujourd'hui nous nous préparons pour un bon souper en famille, à l'occasion de l'anniversaire de Mario et Dominique. Ces moments passés ensemble sont très précieux. Nous profiterons de ce temps pour spéculer sur le déroulement de notre dossier. Tes soeurs ont toujours peur pour moi, et elles me répètent constamment de ne pas m'emballer trop vite.

Les jours prochains, nous irons récupérer les derniers résultats médicaux et la procuration, pour l'avocat nous représentant en Haïti.

Je crois que je parle bien souvent de toi, sans même ne rien connaître sur toi. Tout ne peut être qu'hypothétique, mais je prend un grand plaisir à imaginer le déroulement, ne serais-ce que pour parler de toi. Alors, tes soeurs me disent parfois:" maman, tu me l'avais déjà dit!"

Je m'inquiète à l'occasion à savoir quand tel papier sera prêt à ajouter au dossier, parce que le temps est important. Il y aura une journée d'information donnée aux futurs parents par Soleil des Nations le 25 de ce mois, et je compte bien, je m'exige même, à remettre les copies du dossier le plus complet possible.

25 novembre

Aujourd'hui est un jour bien spécial pour nous. Même si a eu lieu la veille la soirée de Noël des employées de la bibliothèque, dont je fais partie. Le lever après quatre heures de sommeil s'est fait sans effort et avec un sourire en coin. C'est que pour la première fois, j'entendrai parler de toutes les facettes de l'adoption. De plus, nous pourrons en apprendre davantage sur ton pays par Mme Gauvreau qui le connaît depuis bien longtemps. Elle nous expliquera comment devraient se dérouler les étapes du projet depuis le début jusqu'à ton arrivée.

Il fait bon de voir les choses plus clairement. Je dois avouer que cette journée nous fût des plus importantes dans tout le processus à connaître. On y retrouvait toutes les personnes-ressources, disponibles à répondre à toutes les interrogations rencontrées durant nos projets respectifs. Nous avons également entendu le témoignage d'un couple accompagné de ses fillettes adoptées dans ton pays. Bien sûr que mon coeur a succombé, comme à chaque fois, au charme de ces enfants du soleil. Cela me fait m'interroger sur toi: seras-tu, comme elles, en bonne santé? Auras-tu le teint foncé ou plus pâle? Et quand aurons-nous la chance de t'accueillir? Que j'ai hâte de te connaître!

28 novembre

Il y a deux jours, le seul document manquant du dossier, la lettre du SAI, est arrivé. Dès à présent, nous pouvons déposer tous les originaux au consulat haïtien. Alors, nous faisons le voyage à Montréal, à la chambre des notaires, pour la légalisation de la procuration, et vivement au consulat! Nous pouvons maintenant espérer bientôt obtenir notre proposition. Je dirai même que je me sens "très prête!"

30 novembre

Un jour comme les autres, je suis au travail. Ma fille, Sara, me téléphone depuis la maison pour me dire qu'il y a une erreur dans l'analyse psychosociale au sujet du groupe d'âge spécifié, et que je dois parler à Fabienne pour confirmer que nous attendons bien une enfant âgée entre 12 et 24 mois.

Fabienne m'assure par la même occasion que nous aurons notre proposition très bientôt. Effectivement, c'est en soirée que je reçois l'appel de Mme Gauvreau, ce premier moment très attendu, me dévoilant un peu qui tu es! Je sens alors le combat entre mon coeur qui bat la chamade et ma tête qui essaie de rester froide!

Mme Gauvreau m'annonce que nous avons maintenant une belle petite fille de 20 mois prénommée "Kerlove". Je reçois chaque détail religieusement, faisant des signes de la main à ma fille Sara, de ne pas me parler en même temps, de peur de manquer un seul mot des informations. Je raccroche, criant un "hourra" et répétant le tout à Sara. Nous sommes seules à la maison. Impossible de rejoindre Mario au travail. Alors j'appelle Nadia, l'aînée, qui se réjouit de voir les choses avancer à grands pas. Je tente de rejoindre Dominique, mais c'est la boîte vocale. Pas question de laisser un message.

1er décembre

Au réveil, j'annonce la bonne nouvelle au nouveau papa. Il est très heureux que le tout se concrétise enfin. Cela lui paraît plus réel maintenant. Surtout que nous avions déjà vécu deux échecs, au Brésil et au Québec auparavant, il lui semblait plus difficile de croire en cette réalisation. Dominique apprend à son tour la bonne nouvelle. Elle est très heureuse et me dit qu'il est dommage qu'elle ne vive plus à la maison!

5 décembre

J'apprend aujourd'hui que notre dossier est déjà en route pour Haïti. Bravo! Je suis encore un peu plus près de toi, chère Maëlle-Kerlove. Très bientôt nous pourrons dire que tu es NÔTRE! Et je pourrai te serrer contre mon coeur qui n'attend que ce moment depuis trop longtemps. Etre TA maman, pouvoir t'embrasser, te bercer chaque jour, chaque fois qu'on en aura l'envie, toi et moi. Te regarder tourbillonner parmi nous, TA famille, c'est pour bientôt.

15 décembre

Bonjour fillette. Aujourd'hui nous commençons les préparatifs des Fêtes. Je suis à magasiner tes vêtements, et j'en oublie presque les cadeaux à acheter!
Je planifie le menu et la réception du réveillon en me disant que, malheureusement tu ne seras pas encore parmi nous... Et toi, comment passeras-tu Noël? Y aura t-il toute cette féérie? Et la visite de Papa Noël?
Maintenant que notre dossier est arrivé en Haïti, il ne reste qu'à espérer que tout ira rapidement.

17 décembre

Pendant que nous nous préparons à sortir, nous entendons à la télé qu'il y a eu une tentative de coup d'état en Haïti. Quelle inquiétude m'envahit! J'ai peur pour toi, j'ai peur pour notre dossier. Et si jamais la tentative se répétait, cela pourrait retarder ton arrivée!

26 décembre

Nous avons passé un très beau réveillon avec la famille et les amis. Hier, j'ai envoyé un message pour tenter d'avoir de tes nouvelles. Je ne croyais pas que l'attente serait si difficile. Tes soeurs sont à faire de l'espace pour réaménager la chambre qui deviendra tienne.

2 janvier 2002!

Aujourd'hui, Fabienne m'a rassurée en disant que si j'étais sans nouvelles de toi, c'est seulement dû à la période des Fêtes; mais que tout se remettra en marche bientôt. Alors, les festivités passées, janvier et février passeront peut-être plus vite... Patience et patience!

10 janvier

Les jours se suivent mais... c'est bien vrai que parfois on a du mal à passer le temps. Une journée, je me dis que maintenant nous ne sommes plus très loin du but. Et le lendemain, je me dis qu'il y a bien longtemps qu'on est sans nouvelles de toi, de notre dossier. Je ne me sens pas bien peu importe où je peux me trouver. C'est certainement un symptôme normal de la grossesse à distance...

18 février

Comme c'était le temps du carnaval dans ton pays, les intervenants de l'agence n'ont pas jugé prudent de s'y rendre à ce moment.
Mais il est maintenant terminé depuis jeudi. Alors je passerai un coup de fil à mon ange-gardien, Fabienne, à savoir quand j'aurai de tes nouvelles. C'est angoissant de ne rien entendre, rien savoir sur toi, ta santé, ton histoire. Les seules nouvelles qui nous parviennent ne sont pas très réjouissantes, puisqu'à ce qui paraît qu'on a beaucoup de mal à obtenir les passeports des enfants pourtant prêts à faire le voyage pour rentrer dans leur nouvelle famille.

28 février

En attendant... et attendant, je passe quelques courriers à une mère qui espère autant de nouvelles de sa petite fille qui vit présentement avec toi. Partager notre situation, notre impatience, nous aide à mieux comprendre nos réactions. Comme elles sont similaires, je peux confirmer que je ne suis pas la seule à parcourir internet durant de longues heures, en quête d'informations sur l'actualité d'Haïti, et toujours plus d'images! J'ai donc dit à ma famille de ne pas s'inquiéter, je suis "normale". Car ils se prennent parfois la tête, en me voyant encore assise devant l'écran!

1er mars

On vient de m'apprendre que le problème des passeports devrait être très bientôt réglé! Hourra!!! Et que les dossiers vont bon train là-bas. Pas de grand retard à signaler! Il est donc permis d'espérer que tout continuera à bien se dérouler. Surtout que ton anniversaire sera le 28 de ce mois-ci. Nous souhaitons très fort fêter tes deux ans en famille, chère Maëlle-Kerlove.

19 mars

Aujourd'hui l'équipe de Soleil des Nations doit rentrer d'Haïti. Cela me tient constamment en alerte, chaque fois que se fait entendre la sonnerie du téléphone. Car on doit ramener des nouvelles de notre dossier, et surtout de toi.

Je pourrai peut-être te connaître un peu plus, en apprendre davantage sur ta famille biologique, sur ta courte histoire de vie. Je pourrai savoir plus précisément combien de temps encore nous sépare avant le Grand Jour. Nous sommes maintenant si près du but!

Sara n'a pas pu s'empêcher de faire quelques achats pour toi: cahiers à peindre, casse-tête. Je m'aperçois que tu occupes beaucoup ses pensées maintenant. Elle a été longtemps à ne plus croire en la réalisation de notre projet. Et je crois qu'il lui aura fallu te tenir dans ses bras pour y croire pleinement. Je la comprend. Il a fallu être fort pour arriver à ce jour. Ce jour merveilleux qui estompera tous ceux si péniblement vécus.

En attendant, fais de beaux rêves, Kerlove que j'aime, et je t'y rejoindrai.

3 avril 2002

Déjà qu'avril est à nos portes, et toi, tu es encore là-bas. Mais ce n'est plus qu'une question de jours. Car ce matin, Immigration-Québec nous a avisé que le temps est venu d'aller signer l'autorisation pour faire émettre ton visa. En espérant que tu auras aussi rapidement ton passeport d'Haïti!

J'ai le coeur qui ne bat plus qu'en t'espérant. Me voilà à aller contempler ta chambre, m'imaginant que tu y es à dormir comme un petit ange, parmi les amis de peluche qui manquent de vie sans toi.

On m'a dit que notre rencontre est imminente, alors soyons optimistes et disons-nous à très bientôt, cher trésor.

15 avril

Le stress, toujours plus présent, commence à perturber mon sommeil. J'ai rêvé à toi, petit ange. Et pour la première fois, je pouvais voir ton visage. Je ne sais plus ce qui se passait, mais j'ai l'impression que des images ont défilé toute la nuit dans ma tête, comme un film muet, sans histoire qui tienne.

16 avril

C'est aujourd'hui le retour de membres de Soleil des Nations. Quelle chance a mon amie Manon! Elle a eu un appel lui disant de se rendre à l'aéroport pour accueillir son petit bébé qui est à bord de l'avion entrant d'Haïti. Que d'émotions pour la petite famille!

17 avril

La patience est à son comble. La journée est presque passée et je n'ai eu vent d'aucune nouvelle de toi. Que se passe t-il? Où es-tu maintenant? Est-ce la fin du voyage?

Il est environ 16:30h. et j'apprend enfin avec beaucoup de joie que la loi qui t'empêchait, comme beaucoup d'autres enfants d'Haïti, d'entrer au pays, est maintenant chose du passé. Alors je peux dire que le dernier décompte est enclenché. Kerlove, arrive-nous vite, vite, vite!

20 avril

Comme je sais qu'il ne sera pas possible de passer toute une semaine ensemble en Haïti, j'ai pensé demander pour aller te chercher. Faire le voyage aller-retour, pour au moins pouvoir passer quelques heures d'intimité avec toi, faire connaissance, et vivre notre première approche seules toutes les deux. Je voudrais avoir le bonheur d'entrer au pays avec toi dans mes bras, te présenter à ton papa et à tes soeurs moi-même. Comme si nous revenions d'accoucher en catimini, hors des regards. Espérons-le très fort.

30 avril

Ce soir, mon départ devient officiel. J'ai reçu l'appel, tant attendu, qui m'annonce que tu as enfin ton passeport ainsi que ton visa qui t'autorisent à rentrer dans ta famille québécoise. Nous ne tenons plus en place. Sara ne cesse plus de questionner, elle parle à un tel rythme que je n'ai même pas le temps de lui répondre ! Elle doit se satisfaire de savoir que sa petite sœur rentrera à la maison le 11 mai, en soirée.

11 mai

Après une dernière journée de travail dans l'euphorie, je suis allée dormir, avec Sara, chez ta grande sœur Nadia qui habite en ville. Je serai ainsi plus près de l'aéroport: je dois m’y rendre très tôt le lendemain pour faire l'aller-retour à Haïti. Tout le monde se rejoint au comptoir d'Air Canada ; nous sommes tous très heureux de prendre le départ. Le voyage se déroule plus calmement que je ne l'aurais cru. Fabienne et Chantal y sont pour quelque chose: c'est rassurant d'être en leur compagnie. Il m’est toutefois impossible de m'empêcher de regarder s’écouler les heures: plus qu'une petite heure et on y est, c'est le débarquement des nouveaux parents !

Haïti est un très beau pays. La vue aérienne de ses paysages m'enchante, la chaleur est accablante. Nous passons les douanes et traversons de l’autre côté de l’aéroport d'un pas rapide, car nous n’avons qu’environ une heure avant le rembarquement pour Montréal. J'ai le cœur qui bat la chamade. J'essaie d'enregistrer tout ce que je vois, le peu que j'aurai pu voir de ton pays. Nous arrivons du côté des départs où se trouvent de jeunes personnes qui accompagnent les petits trésors, nos enfants ! Je te reconnais sur la banquette, la mine toute timide, te demandant ce que tu peux bien attendre dans ce lieu où tant de gens circulent. J'entends la jeune fille prononcer ton nom: «Kerlove». Je ne fais ni une ni deux, je m’élance vers toi en m'écriant : «c'est ma fille!». Je te tends les bras et tu en fais autant. Que de bonheur, que de rêves et d'attentes j'ai vécus avant d'arriver à cet instant mémorable, indescriptible. Je te serre fort, nous nous sommes enfin rejointes. Je peux maintenant te toucher, t'embrasser mille fois, t'aimer encore plus fort. Tu es si belle, ma fille ! Plus rien ne pourra m'arracher à toi, plus rien ne nous séparera. Je te sens soudée à moi. J'ai l'impression que toi aussi tu attendais ce moment, et que tu m'aimes déjà.

Nous ferons le voyage de retour vraiment toutes seules. Nous nous étudierons, apprivoiserons, je pourrai enfin t'admirer. Tu as un sourire à faire craquer. Maintenant, tout va bien et mon bonheur est à son summum. J'avais besoin de vivre ces quelques heures dans l'intimité, la nôtre, comme la fin de notre grossesse, pour ensuite te présenter à ta nouvelle famille, impatiente, à l'autre bout du voyage, de te déverser tout son amour.

À notre arrivée à Dorval, ils ne se contiennent plus. Que de larmes et de rires à ta vue, derrière les portes qui s'ouvrent sur nous pour leur dévoiler cette petite merveille que tu es ! Papa te prend fièrement dans ses bras, et vivement les salutations aux amis du voyage ! Allons partager ces moments si précieux à la maison, dans le calme du foyer familial.

Kerlove, nous t'aimons très fort, bien plus que personne ne peut l'imaginer. L'amour n'a rien de génétique, tu es nôtre. Que la vie prolonge ce bonheur que nous cultiverons tous ensemble.






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