MÉIKA, AU JOUR LE JOUR
Par Chantale Carignan, mars 2002



MÉIKA-DÉSIR

J’étais enceinte de mon troisième enfant, et déjà, je planifiais le quatrième. Je voulais adopter. Adopter un enfant en Haïti. C’est un vieux rêve qui me tenaillait plus que jamais. Tout me parlait d’adoption : un article dans le journal sur le sujet, une rencontre fortuite avec une voisine qui avait elle-même adopté deux petites haïtiennes, un bébé dans une poussette croisé sur la rue. La vie nous joue parfois des tours puisque Dieu a exaucé mes prières à sa façon : en juillet 2000, j’ai fait une fausse couche. Lors de l’échographie, le radiologue nous a montré sur l’écran que l’embryon était bel et bien là, mais il manquait un élément essentiel : le cœur. C’est à ce moment que j’ai su qu’il battait sans doute dans le ventre d’un autre enfant. Nous avons pleuré et puis, nous avons tourné la page. Nous n’avions plus qu’une idée en tête : notre troisième enfant était déjà né. Il ou elle était là, quelque part dans le monde et nous irions le chercher.

MÉIKA-DOULEUR.

Accoucher se fait dans la douleur. Je le sais puisque j’ai eu deux césariennes. Mais monter un dossier d’adoption, ce n’est pas une partie de plaisir non plus. Je suis allergique à la paperasse. Pendant des semaines et des semaines, j’ai emprunté les dédales administratifs avec autant d’aisance qu’un aveugle au centre-ville de Hong-Kong. Seule l’évaluation psycho-sociale nous a vraiment plu : c’est un peu comme un cours prénatal où enfin mon mari et moi avons pu discuter de ce projet qui nous tenait tant à cœur. Notre psychologue nous a fait réaliser toute la gravité entourant notre choix. Elle nous a fait réfléchir sur l’avenir de notre famille, à 5. Notre enfant n’était plus qu’un simple désir, c’était devenu une décision réfléchie.

MÉIKA-PATIENCE.

Des semaines d’attentes. Les toutes premières… Deux mois après l’envoi de notre dossier, le téléphone sonne enfin. Nous sommes en mars. Ginette nous met enfin en lien avec ce bébé que je porte entre mes deux oreilles, puisque c’est là où se fait la gestation. J’avais choisi un nom, Marie-Maxime, mais c’est son identité qui s’est imposée : Méika. C’est joli comme une plage ombragée. Méika. Notre petite princesse est à l’orphelinat de Sœur Marie Véronique, à Port-au-Prince. Elle a 19 mois, elle marche. C’est tout ce que je sais d’elle. Je me réveille la nuit en pensant à mon enfant. Il m’arrive aussi – oh, plaisir sublime ! - de rêver que j’étreins son petit corps entre mes bras. Lorsque j’ouvre les yeux le matin, je ne bouge pas pendant de longues minutes pour garder intacte cette sensation de chaleur que j’avais quelques instants plus tôt. Nous attendrons notre bébé pendant 8 mois. 8 longs mois pendant lesquels la vie continue sans pour autant être pleine et complète.

MÉIKA-JOIE.

Elle est ici depuis novembre 2001, autant dire depuis toujours. Je ne reconnais plus le bébé qui est arrivé le 24 novembre dernier, accrochée à la hanche de Ginette. Elle ressemblait à un petit chaton : elle était douce et chaude, mais tellement perdue. Son regard était grave, ses gestes, petits et calculés. Nous étions là, moi et mon mari, Ludovic et Clothilde, comme des pieuvres, à vouloir cueillir son regard ou même à espérer gagner à la loterie du premier sourire. Mais voilà, son premier sourire, Méika l’a esquissé lorsqu’elle a senti le vent frais sur son visage, en quittant l’aéroport. Je l’imagine encore, dans son habit de neige trop grand. Cette nuit là en arrivant chez nous, nous avons couché pour la première fois nos trois enfants, chacun dans leur lit.

MÉIKA CHAMPAGNE

Celle qui s’étale comme une fleur sur la neige à déguster les flocons avec le bout de sa langue, c’est elle. Celle qui a le don d’attirer tous les regards dans un dépanneur en lançant des ‘’salut’’ à la ronde, même au monsieur barbu, c’est encore elle. Celle qui devient hystérique en sautant de joie sur le divan aussitôt que son père se pointe après sa journée de travail, c’est toujours elle. Méika aime les gens, elle déteste cependant leurs caresses envahissantes. Elle rit aux éclats mais elle exprime aussi la colère et la tristesse. Elle est joueuse mais elle se ne se laisse pas marcher sur les pieds. C’est un être complet, complexe, vivant, et pleine d’assurance. Mon plus beau cadeau, c’est lorsque je l’entends énumérer pour elle-même toutes les étoiles de son univers, tous les noms des gens qu’elle connaît : papa, maman, Ludo, Clothilde, Paluche (le chat), Rococo (l’oiseau), grand-papa, mamou (le surnom qu’elle donne à ma mère), Rachel (sa cousine)…il y en a au moins une douzaine. Elle compose son univers et le décline comme pour se rassurer.

Avec ce lexique enfantin qu’elle garnit jour après jour, il demeure cependant toujours un mot qui me renverse plus que tout autre : chaque fois qu’elle enroule ses petits bras autour de mon cou et me dit, en plantant son regard dans le mien : " Be-tem… ". Ce qui veut dire, avec l’accent d’une coquine de 2 ans et demi, " je t’aime ".



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